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Le paludisme à un tournant : les progrès menacés, malgré les innovations impulsées par les communautés

Réunion de Louis Da Gama avec des membres d’organisations de la société civile au Cambodge

Rédigé par

Louis Da Gama

Défenseur de la santé mondiale

Les communautés continuent d’être moteurs d’innovations vitales, mais sans une volonté politique soutenue, une détermination sans faille et une solidarité mondiale, des décennies de progrès durement acquis pourraient être réduits à néant. Face au paludisme, le monde risque de perdre du terrain.  

On obtient des progrès lorsque les leaders privilégient l’équité en santé et protègent les plus vulnérables, c’est ce que nous apprend l’histoire. Pour mettre fin au paludisme, il ne suffit pas de disposer de fonds et de technologies : il faut aussi avoir le courage de maintenir le cap lorsque l’attention se détourne et que les ressources se tarissent. 

Louis Da Gama collectant des données sur le paludisme au Togo, en Afrique de l’Ouest

Un nouveau départ 

Avec du recul, mon engagement pour l’élimination du paludisme paraît inévitable. 

Après avoir survécu à cinq accidents graves de la route, le dernier sonnant la fin de ma précédente carrière, je pensais être arrivé au bout du chemin. Mais l’appel d’un ami journaliste a tout fait basculer. Le paludisme, me dit-il, repartait en hausse. La maladie faisait des millions de morts et le monde détournait les yeux. 

Mon ami m’a expliqué qu’une organisation non gouvernementale était en quête d’une personne ayant des connaissances sur le paludisme et de l’expérience dans les médias, la recherche et la politique, quelqu’un capable de créer des passerelles entre différents domaines et de traduire des données scientifiques complexes en un plaidoyer clair et impérieux. Cette personne qu’il décrivait, c’était moi. Et à ce moment-là, j’ai réalisé que tous les revers et les détours rencontrés jusqu’ici m’avaient préparé pour cette cause. Ce qui m’avait semblé la fin du chemin était en fait un nouveau départ. 

Cet appel m’a conduit au plaidoyer en faveur de la lutte contre le paludisme, qui consiste avant tout à mobiliser des ressources, orienter les politiques et promouvoir la justice à travers un accès équitable à la prévention et au traitement. Mon objectif était clair : veiller à ce que les populations les plus pauvres et les plus marginalisées ne soient jamais laissées de côté. La santé n’est pas un privilège, c’est un droit fondamental.  

Ma mère a contracté le paludisme quand elle était enceinte de moi, au Kenya. Durant mon enfance, j’ai été témoin des ravages qu’il cause parmi les familles et les communautés tout entières : au-delà de la maladie, le paludisme sape les potentiels et exacerbe la pauvreté et les inégalités. J’ai vu des enfants manquer l’école, des parents perdre leur gagne-pain, des familles en deuil, et l’ensemble du système de santé céder sous le poids accablant du paludisme.  

J’ai participé à la fondation du Partenariat RBM pour en finir avec le paludisme, avant d’apporter mon soutien au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. En 2006, j’étais présent au palais de l’Élysée, à Paris, lorsque les présidents Jacques Chirac et Lula da Silva ont lancé une initiative visionnaire, une taxe aérienne visant à financer de manière durable l’innovation en santé mondiale. C’était le début d’Unitaid. 

Ces partenariats – le Partenariat RBM, le Fonds mondial, Unitaid, et bien d’autres encore – ont transformé la manière dont le monde lutte contre la maladie. Et selon moi, ils ont réaffirmé une réalité simple, mais profonde : quand résolution, compassion et véritable volonté politique vont de pair, il peut se passer des choses remarquables. 

Leçons tirées du terrain 

Mon travail de plaidoyer m’a mené dans des hôpitaux et des centres de santé de l’Afrique subsaharienne. J’y ai assisté à des scènes déchirantes, des mères et des enfants, trois par lit, d’autres allongés au sol – un tapis de corps humains – en attente d’un traitement qui ne coûte même pas un dollar. 

Pourtant, au cœur de cette détresse, j’ai aussi vu des miracles, quand de nouveaux médicaments, des tests de diagnostic rapide et les moustiquaires imprégnées d’insecticide ont commencé à sauver des vies. La coopération mondiale a inversé la tendance. La promotion des combinaisons thérapeutiques à base d’artémisinine, que recommande désormais la politique mondiale, reste une étape cruciale. 

Louis Da Gama observant le séchage de l’artemisia en Tanzanie, une étape du processus permettant de préserver l’artémisinine issue de l’Artemisia annua (armoise annuelle), utilisée pour produire des tisanes ou des gélules destinées au traitement du paludisme

Le pouvoir des communautés 

Si j’ai appris une chose au cours de ces 25 dernières années, c’est que les communautés ne sont pas des bénéficiaires passifs des aides, elles sont moteurs de changement. 

Les agentes et agents de santé dans les villages, les groupes de mères, les réseaux des églises et les militants locaux savent qui a besoin d’aide et comment atteindre ces personnes. Leur expérience concrète apporte une authenticité qu’aucune note politique ne peut égaler. 

Avec suffisamment de pouvoir et de ressources, les communautés déplacent des montagnes. Mais si on les ignore, les progrès ralentissent. La poursuite des avancées repose sur la confiance, la participation et la prise en main locale.  

Unitaid incarne cet esprit en veillant à ce que les innovations parviennent à toutes et tous, partout, et en faisant de l’accès équitable un facteur de succès, plutôt qu’une question subsidiaire. 

Programme de formation communautaire de volontaires en Zambie axé sur les tests de diagnostic rapide du paludisme

Un combat inachevé   

Depuis ces débuts, les décès liés au paludisme ont chuté de moitié, et plusieurs régions du monde ont éliminé la maladie. Ce sont là des réalisations extraordinaires qui méritent d’être célébrées. Mais nous ne pouvons nous arrêter là.  

En Asie du Sud-Est, où j’ai participé aux efforts d’élimination, une décennie de gains durement acquis se sont évaporés en un clin d’œil quand le conflit a éclaté au Myanmar. Les chaînes d’approvisionnement se sont effondrées, contraignant les partenaires internationaux à se retirer et laissant les communautés livrées à elles-mêmes face à la résurgence des cas.  

À travers de nombreuses régions, la résistance aux médicaments et aux insecticides, les déficits de financements et les chocs climatiques menacent désormais d’effacer des décennies d’avancées considérables.  

Le plus grand danger réside dans la complaisance et l’absence d’une véritable volonté politique. 

Louis Da Gama examinant des données de tests de dépistage du paludisme avec des agents de santé communautaires au Cambodge

Maintenir le cap 

 Après près de trois décennies, je reste convaincu que l’élimination du paludisme est à notre portée. Nous avons les outils et les connaissances scientifiques nécessaires, mais aussi la preuve qu’il est encore possible d’avancer. Ce dont nous avons besoin, c’est de la détermination des parties prenantes, des gouvernements, des donateurs et des institutions mondiales à se tenir aux côtés des communautés et à mener à bien cette tâche.  

Le paludisme est une maladie que l’on peut prévenir, traiter et vaincre. La seule question est de savoir si nous avons le courage d’agir – et de tenir bon. 

Nous ne pouvons reculer. Nous ne devrions jamais accepter un monde où des mères et des nourrissons meurent faute de pouvoir accéder à un traitement qui ne coûte qu’un dollar.

À propos de l’auteur :   

Louis Da Gama est un défenseur de la santé mondiale basé au Portugal, avec plus de 25 ans d’expérience dans la lutte contre le paludisme et les réponses de santé menées par les communautés. Louis est actuellement président du conseil d’administration de Global Health Advocates France. Il est conseiller humanitaire de Yvonne Chaka Chaka, ambassadrice de bonne volonté de l’UNICEF et du RBM, et siège au conseil d’administration de la Princess of Africa Foundation.