Sur la base d’un travail éditorial réalisé en collaboration avec Claudia P. Cortes (directrice du Centre de recherche sur le VIH/sida CHAIR, Université du Chili) et Pedro Cahn (directeur de la Fundación Huesped) pour le Journal of the International AIDS Society
Une nouvelle génération d’outils de lutte contre le VIH est sur le point de transformer la riposte contre le sida.
Les médicaments à longue durée d’action capables de prévenir l’infection à VIH ou de remplacer les comprimés à prise quotidienne changent déjà des vies. Pour les personnes confrontées à la stigmatisation, à la violence, à la précarité du logement, à la migration, ou tout simplement à la difficulté de prendre un médicament tous les jours, ces innovations sont potentiellement révolutionnaires.
Pourtant, cette révolution s’accompagne d’un paradoxe inquiétant.
De nombreux pays qui ont contribué à la production des données probantes à l’origine de ces innovations pourraient être parmi les derniers à en bénéficier.
Dans toute l’Amérique latine et les Caraïbes, où vivent plus de 650 millions de personnes, le VIH reste un défi de santé publique majeur. Cette région représente environ une nouvelle infection à VIH sur dix dans le monde, et la couverture du traitement ne s’élève qu’à 71 %, privant ainsi de nombreuses personnes vivant avec le VIH des soins dont elles ont besoin. Les nouvelles infections et la mortalité liée au sida continuent d’affecter de manière disproportionnée les populations clés, notamment les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, les personnes transgenres, les travailleuses et travailleurs du sexe, les migrants et d’autres groupes confrontés à une marginalisation sociale et économique.
Cette situation n’est pas simplement le résultat d’un échec de la médecine. Elle est la conséquence de facteurs plus profonds : les inégalités, la stigmatisation, la discrimination, la violence, la migration et les disparités d’accès aux soins de santé et à l’innovation. Elle rappelle une réalité souvent négligée dans les débats sur la santé mondiale.
L’Amérique latine et les Caraïbes occupent une position intermédiaire peu confortable. La plupart des pays de la région sont classés parmi les pays à revenu intermédiaire. En théorie, cela signifie qu’ils sont en mesure de financer eux-mêmes leurs programmes de santé. Dans la pratique, beaucoup font face à de fortes contraintes budgétaires, à des systèmes d’achats fragmentés, à des obstacles réglementaires et à un faible pouvoir de négociation lorsque de nouvelles technologies de santé arrivent sur le marché.
Le résultat : des inégalités préoccupantes en matière d’accès.
Les pays sont souvent considérés comme trop riches pour pouvoir bénéficier des mécanismes de tarification et d’achats soutenus par les donateurs, mais ils ne disposent pas des ressources nécessaires pour déployer rapidement et à grande échelle des innovations de pointe. Cette position intermédiaire, souvent négligée, est devenue l’un des défis majeurs de la riposte au VIH dans la région. Et les conséquences de cette situation deviennent de plus en plus visibles.
Les outils de prévention et de traitement du VIH à longue durée d’action suscitent un vif intérêt dans le monde entier, car ils offrent la possibilité de lever certains des obstacles qui limitent l’efficacité des médicaments oraux à prise quotidienne. Pour de nombreuses personnes, prendre un comprimé chaque jour ne se résume pas au simple fait d’y penser. Cette prise quotidienne peut les exposer à la stigmatisation, compromettre la confidentialité de leur état de santé ou s’avérer impossible dans des conditions de vie précaires et face à des interruptions d’accès aux soins.
Les avancées scientifiques sont là. La question est désormais de savoir si l’accès suivra la même voie.
Combler le fossé entre l’innovation et l’accès constitue aujourd’hui l’un des défis majeurs de la santé mondiale. C’est également sur ce terrain que des organisations comme Unitaid jouent un rôle essentiel : en contribuant à produire des données probantes pour de nouvelles technologies de santé, en collaborant avec des partenaires pour les rendre plus abordables et en aidant les pays à introduire ces innovations plus rapidement et plus équitablement. Alors que les outils de prévention et de traitement du VIH à longue durée d’action passent du stade de la promesse à celui de la mise en œuvre, l’expérience acquise dans l’introduction de ces innovations sera de plus en plus importante pour l’Amérique latine et les Caraïbes.
Ce défi intervient dans un contexte particulièrement difficile. Le financement de la santé mondiale est sous pression à mesure que l’aide au développement diminue. Les gouvernements doivent prendre des décisions difficiles pour arbitrer des priorités concurrentes. La majorité des programmes de traitement du VIH en Amérique latine et dans les Caraïbes sont financés au niveau national. Toutefois, des domaines essentiels tels que la prévention, les services dirigés par les communautés et le soutien aux populations vulnérables restent particulièrement exposés aux fluctuations des financements.
Cependant, ne considérer que les défis auxquels la région est confrontée reviendrait à occulter une partie tout aussi importante de son histoire.
L’Amérique latine et les Caraïbes font depuis longtemps figure de pionniers dans la lutte contre le VIH. Les pays de la région ont été parmi les premiers à élargir l’accès au traitement antirétroviral et à promouvoir des approches de prise en charge fondées sur les droits humains. Chercheurs, cliniciens, organisations de la société civile et communautés ont contribué à façonner notre compréhension globale de ce qui constitue un programme efficace de lutte contre le VIH.
La région a également montré ce qu’il est possible d’accomplir lorsque l’engagement politique va de pair avec une ambition forte en matière de santé publique. Plusieurs pays des Caraïbes ont atteint l’élimination de la transmission du VIH et de la syphilis de la mère à l’enfant. Le Brésil a, quant à lui, récemment obtenu la validation de l’élimination de la transmission du VIH de la mère à l’enfant. Ces réussites ne doivent rien au hasard. Elles reposent sur des systèmes de santé solides, un engagement communautaire, des politiques fondées sur les droits et des investissements durables.
Un nouveau supplément du Journal of the International AIDS Society consacré à cette région met en évidence les deux dimensions exposées ici.
Le recueil d’articles explore les réalités du VIH en Amérique latine et dans les Caraïbes sous différents angles : financement, souveraineté pharmaceutique, stigmatisation, prévention, observance thérapeutique, soins centrés sur les communautés, collaboration en matière de recherche et nouvelles tendances épidémiologiques. Pris dans leur ensemble, ces articles dressent le portrait d’une région marquée par des inégalités persistantes, mais qui se distingue aussi par sa résilience, son leadership scientifique et sa capacité d’innovation.
Plus important encore, ils dessinent les contours d’un avenir dans lequel la région ne sera pas simplement bénéficiaire de l’innovation, mais un partenaire actif pour façonner la manière dont celle-ci est développée, produite et déployée. Un consensus croissant au sein de la communauté engagée dans la lutte contre le VIH reconnaît que l’élargissement de l’accès nécessitera davantage que de simples avancées scientifiques. Il faudra également des efforts coordonnés en matière de licences, d’achats, de réglementation, de transfert de technologies et d’orientation des marchés afin de garantir que les nouvelles options de traitement atteignent les populations, peu importe où elles vivent.
C’est également l’occasion de repenser la manière dont l’innovation est introduite dans la région. Plusieurs pays d’Amérique latine et des Caraïbes renforcent leurs capacités locales et régionales de production pharmaceutique, ouvrant ainsi la voie à une plus grande sécurité sanitaire et à un accès plus durable aux médicaments essentiels et aux futures technologies de lutte contre le VIH. Associés à des mécanismes régionaux d’achats plus solides et à une coopération réglementaire renforcée, ces efforts pourraient contribuer à réduire la dépendance à l’égard des marchés fragmentés et raccourcir le délai entre une découverte scientifique et sa mise à disposition pour les patients.
Le message qui se dégage clairement de ces travaux est le suivant : l’avenir de la riposte au VIH ne peut pas reposer sur un monde à deux vitesses, où les pays les plus pauvres bénéficient d’un soutien, les pays les plus riches ont les moyens de se procurer les innovations, et tous les pays situés entre les deux restent dans l’attente.
Si le monde compte véritablement mettre fin au sida en tant que menace pour la santé publique, l’innovation ne peut pas s’arrêter à l’étape de l’invention. Elle doit également englober l’accès. Le prochain chapitre de la lutte contre le VIH sera défini à la fois par les avancées scientifiques et par la capacité des pays à accéder rapidement, à un coût abordable et de manière équitable aux innovations qui en découlent. C’est précisément le défi qu’Unitaid s’efforce de relever : accélérer l’accès aux innovations en matière de santé et veiller à ce que les bénéfices des progrès scientifiques profitent aux personnes qui en ont le plus besoin.
L’Amérique latine et les Caraïbes ont apporté une contribution considérable à la riposte mondiale contre le VIH. La région a produit des données probantes, a ouvert la voie à des approches novatrices et a montré concrètement ce que les progrès peuvent rendre possible.
Aujourd’hui, alors qu’une nouvelle génération d’outils de lutte contre le VIH voit le jour, le monde se trouve face à un choix. La région contribuera-t-elle une fois de plus à façonner l’avenir, ou sera-t-elle contrainte de regarder cet avenir se construire ailleurs avant d’y avoir accès ?
* Unitaid a sponsorisé le supplément consacré à l’Amérique latine et aux Caraïbes du Journal of the International AIDS Society.
Unitaid participera à des sessions sur l’élimination du VIH lors de la conférence, notamment : « Élargir les options de traitement contre le VIH en Amérique latine et dans les Caraïbes : des recommandations mondiales à la mise en œuvre » (organisé en collaboration avec le Medicines Patent Pool et l’Organisation panaméricaine de la Santé).