Au Portugal, le virus s’est répandu dans ma famille. Les uns après les autres, il a frappé : ma mère, mon épouse, mes filles, mon gendre, mes petits-enfants. Ma petite-fille a vu le jour sous la menace de la COVID.
Quand ce fut mon tour, mon état s’est détérioré, et rapidement. Mes poumons, déjà affaiblis par des années d’asthme et d’infections à répétition, ont lâché. Chaque respiration était un combat.
Les hôpitaux étaient débordés. Il n’y avait pas de lits à proximité. Le plus proche était à quatre heures de chez moi.
Mais j’avais une assurance privée. Ce simple fait a tout changé.
J’ai été admis sans délai dans une clinique privée. On m’a immédiatement placé en oxygénothérapie. J’ai bénéficié d’un flux régulier et fiable d’oxygène pendant deux semaines. Aucune interruption. Aucune condition, seulement une prise en charge et un soutien de grande qualité.
Après mon congé, les soins ont continué à mon domicile. Notre médecin a appelé tous les jours pendant six semaines pour prendre des nouvelles de chaque membre de ma famille. Malgré le chaos de la pandémie, il y avait une structure en place. Nous étions rassurés. On avait un système qui nous soutenait.
Je ne me suis jamais inquiété à savoir si l’oxygène allait venir à manquer ou si on allait me le retirer.
La nécessité de respirer était considérée comme allant de soi.4
J’ai hésité avant de me rendre à l’hôpital, dans le comté de Kisumu, au Kenya. Consulter un médecin coûte cher, et comme beaucoup d’autres, j’ai attendu que mes difficultés respiratoires deviennent insupportables.
Lorsque j’ai finalement consulté, on m’a mal diagnostiquée. À cause de cette erreur, le virus a eu le temps de s’installer, et lorsque j’ai finalement reçu le traitement dont j’avais besoin, mon état s’était aggravé. Quand je suis arrivée à l’hôpital, il n’y avait plus de lits disponibles. Lorsqu’une place s’est enfin libérée, j’ai dû réunir une somme d’argent pour pouvoir être admise. On m’a administré de l’oxygène, mais on m’a avertie que si je ne faisais pas d’autres paiements, il serait coupé le lendemain.
Il n’y a rien de théorique là-dedans. Être allongée dans un lit d’hôpital, lutter pour respirer, tout en sachant que le traitement qui vous maintient en vie dépend de la réception d’un paiement : voilà une réalité particulièrement terrifiante. Mes amis et mes collègues se sont cotisés pour recueillir l’argent nécessaire. Beaucoup de patients autour de moi n’avaient personne pour les aider. L’erreur de diagnostic, l’admission tardive, l’incertitude financière : tous ces facteurs ont poussé mon corps au-delà de ses limites. J’ai développé la COVID longue. Je suis convaincue qu’une prise en charge rapide et soutenue aurait évité cela.
Nos expériences mettent en évidence un fossé qui existait déjà avant la pandémie de COVID-19 et qui perdure encore, bien après son passage. L’oxygène joue un rôle essentiel dans le traitement d’un large éventail d’affections : pneumonie, septicémie, complications liées à l’accouchement, naissance prématurée, traumatismes. Pourtant, l’accès à l’oxygène varie considérablement selon la région géographique et le niveau de revenu.
Dans de nombreux pays à revenu faible ou intermédiaire, les hôpitaux sont confrontés à des obstacles structurels : un approvisionnement électrique instable, des pénuries de bouteilles d’oxygène et de concentrateurs, des chaînes d’approvisionnement qui cèdent sous la pression, ainsi que des coûts qui sont directement à la charge des patients. Dans d’autres pays, l’oxygène fait partie de l’infrastructure de base du système de santé, indépendamment des fluctuations du marché et des moyens financiers des patients. Ce sont des écarts énormes. Ils font la différence entre un patient qui bénéficie de soins standard et un patient qui doit s’en remettre à sa bonne fortune pour y accéder.
L’oxygène n’est pas une innovation révolutionnaire. C’est une thérapie qui existe depuis un siècle. Sa rareté dans de nombreux hôpitaux n’est pas un problème technologique. Elle est due au sous-investissement, à la fragmentation des chaînes d’approvisionnement et à l’idée que l’oxygène est une marchandise plutôt qu’un bien public.
Il est possible d’améliorer l’accès. Les programmes soutenus par des partenaires comme Unitaid ont démontré l’impact d’une approche coordonnée en matière d’approvisionnement, de production locale, de formation technique et d’intégration de l’oxygène dans les stratégies nationales de la santé. Ce ne sont pas les solutions qui manquent, mais leur portée qui est insuffisante.
Nous avons survécu de deux manières différentes. L’un de nous a survécu parce que l’oxygène était assuré, l’autre grâce à l’intervention d’un financement collectif. Ce contraste met en évidence une iniquité fondamentale qui continue de déterminer les résultats de santé de millions de personnes.
L’accès à l’oxygène ne devrait pas dépendre du lieu de résidence d’une personne, de l’argent qu’elle parvient à collecter ou de la possibilité qu’une personne à l’étranger puisse lui venir en aide. L’oxygène est un élément essentiel de la médecine moderne. Il doit être considéré comme une infrastructure, et non comme un produit optionnel. C’est la seule voie qui mène à des soins équitables. Le contraste entre nos expériences met en évidence ce qui est en jeu, et ce qui devrait changer.
Maurine Murenga est une fervente militante pour la santé, le développement et les droits des femmes et des enfants. Forte d’une expérience en gestion de programmes et en développement communautaire, elle est récipiendaire du prix « Unsung Hero Award » décerné par l’ambassade des États-Unis, ainsi que du prix « East Africa Community Service Award » pour son travail auprès des femmes et des enfants.
L’engagement de Maurine trouve sa source dans son expérience personnelle ainsi que dans les inégalités et la vulnérabilité que vivent les adolescentes et les jeunes femmes au sein de sa communauté. Face à ces défis, elle a fondé « Lean on Me », une fondation qui œuvre pour faciliter l’accès aux services de santé pour les jeunes femmes et les enfants. Maurine est actuellement la personne référente de la délégation des communautés au sein du Conseil d’administration du Fonds mondial, membre de la délégation des communautés au sein du Conseil d’administration d’Unitaid, coordinatrice de TB Women Global et membre du Conseil d’administration de Friends of the Global Fight US.
Louis Da Gama est un défenseur de la santé mondiale basé au Portugal. Il compte plus de 25 ans d’expérience dans la lutte contre le paludisme et les interventions sanitaires menées par les communautés. Il appartient à la délégation des communautés d’Unitaid et a participé à la création d’Unitaid et du Partenariat RBM pour en finir avec le paludisme.
Louis occupe actuellement le poste de président du Conseil d’administration d’Action Santé Mondiale France. Il est conseiller humanitaire d’Yvonne Chaka Chaka, ambassadrice de bonne volonté de l’UNICEF et du Partenariat RBM, et siège au Conseil d’administration de la Fondation Princess of Africa.