Je suis né en 1980 dans ce qui était alors l’Union soviétique. Mon adolescence s’est déroulée au milieu des années 1990, dans une Ukraine fraîchement indépendante, à une époque de bouleversements considérables. Les parents peinaient à nourrir leurs enfants.
Lorsque le rideau de fer est tombé, le marché de la drogue s’est ouvert, mais sans aucune information sur les risques, sans aucune intervention de réduction des dommages, rien. Comme beaucoup d’adolescents, je cherchais à vivre des expériences. À l’époque, j’étais DJ – soirées, musique, amphétamines, ecstasy. Quand j’ai essayé l’héroïne, je suis très vite devenu dépendant et ma vie a commencé à sombrer.
En cette période, la stigmatisation était omniprésente et le soutien inexistant. Les pharmacies refusaient de vendre des seringues propres, pensant ainsi « lutter contre la drogue ». En réalité, elles nous obligeaient à réutiliser ou à partager des seringues.
En 2002, un ami m’a appris qu’il existait à Kyiv des organisations distribuant gratuitement des seringues propres. J’étais stupéfait à l’idée qu’une telle chose était possible. En 2003, je me suis fait tester grâce à un programme de réduction des dommages mené par des travailleurs de proximité partageant le même bagage que moi, et on m’a diagnostiqué le VIH et l’hépatite C.
À cette époque, un diagnostic de VIH sonnait comme une condamnation à mort. Des traitements existaient, mais il était très difficile d’y accéder. Pour pouvoir bénéficier d’un traitement antirétroviral, il fallait attendre que le nombre de CD4 tombe en dessous de 200, c’est-à-dire jusqu’à ce que l’on soit pratiquement mourant. Nous étions beaucoup à penser la même chose : « Puisque je vais mourir de toute manière, pourquoi arrêter de consommer ? » Cela ressemble à de la torture, mais dans les années 2000, c’était notre réalité.
En 2004, ma vie a de nouveau changé de cours. Je suis devenu l’une des 30 premières personnes à Kyiv à recevoir un traitement par agonistes opioïdes. Trente personnes, dans un pays qui compte environ 320 000 personnes qui consomment des drogues injectables ! Cet évènement ne m’a pas simplement sauvé la vie. Il a défini tout ce qui a suivi derrière, autant dans ma vie privée que professionnelle.
Pour la première fois, je pouvais envisager la stabilité. Je pouvais penser à mon avenir. Je pouvais travailler et songer à apporter une contribution significative. Avec le temps, j’ai réalisé que mon travail dans le secteur commercial ne me procurait pas de réelle satisfaction, qu’importe si ces emplois étaient intéressants ou bien payés. Après tout ce que j’avais vécu, mon travail devait avoir un sens plus profond.
C’est ce qui m’a conduit à m’engager pleinement dans le travail communautaire et le secteur des organisations non gouvernementales, plus particulièrement en matière de prévention, de traitement, de mobilisation des communautés et de droits humains, et finalement à occuper mon poste actuel de directeur exécutif du Réseau international des personnes qui consomment des drogues (INPUD).
L’INPUD est l’unique réseau de personnes qui consomment des drogues d’envergure réellement mondiale. Pas seulement de nom, mais dans les faits. Nous relions les voix des communautés aux niveaux local, régional et mondial afin de les sortir de l’isolement et que personne ne parle à leur place. Lorsque des gouvernements, des donateurs ou des organisations de santé mondiale souhaitent comprendre ce que pensent les personnes qui consomment des drogues et ce dont elles ont besoin, ils s’adressent à l’INPUD.
Dans ce domaine, la question de l’hépatite a longtemps été négligée. Durant des décennies, l’hépatite C a été traitée comme le parent pauvre du VIH. Si des financements se sont débloqués à la suite de l’épidémie de VIH – à raison, au vu de son ampleur –, l’hépatite C a été laissée de côté. Encore aujourd’hui, la plupart des fonds disponibles sont des fonds résiduels, quand il en reste.
De nos jours, on entend souvent dire que l’hépatite C est « facile à traiter ». C’est peut-être vrai d’un point de vue biomédical. Mais aux yeux des personnes qui consomment des drogues, c’est tout sauf simple.
L’accès pose un réel problème. En théorie, les directives de l’Organisation mondiale de la Santé sont claires. Dans la pratique, on pousse les gens à payer pour des tests inutiles ou à satisfaire à des exigences qui n’ont rien à voir avec la santé. Le système est trop compliqué, trop cher et trop lent. Et beaucoup disparaissent en cours de route.
Et c’est là le point crucial : on ne peut soigner l’hépatite C de façon isolée. Sans action de réduction des dommages, comme les programmes d’échange d’aiguilles et de seringues et le traitement par agonistes opioïdes, les personnes malades ne peuvent accéder au traitement, ni le terminer, ni encore éviter la réinfection. J’en suis la preuve vivante.
C’est pourquoi l’attention accrue que porte Unitaid à l’hépatite C et aux personnes qui consomment des drogues revêt une telle importance. Pendant de nombreuses années, les institutions de santé mondiale étaient en décalage avec nos communautés. L’appel à propositions pour l’hépatite de 2022 a marqué un vrai tournant. Celui-ci reconnaît que les efforts dans le domaine de l’orientation des marchés, de l’accès et de l’innovation n’ont d’utilité que s’ils sont ancrés dans les réalités des personnes concernées.
L’évolution vers une recherche et une mise en œuvre véritablement menées par les communautés représente un point particulièrement important. Il ne s’agit pas d’une consultation pour la forme. Les communautés participent à toutes les étapes, de la conception à la collecte des données, en passant par les analyses et la production de rapports. Cette formule permet d’obtenir de meilleures données, une plus grande confiance et des résultats plus solides. Elle bénéficie à toutes les parties et était attendue depuis longtemps.
Cette approche s’avère aussi utile lorsque les systèmes sont sous pression. Quand les États-Unis ont réduit leur financement, Unitaid a réaffecté des fonds afin d’éviter l’effondrement des systèmes dans dix pays. Cette intervention a été déterminante, car la continuité des services de réduction des dommages et de lutte contre l’hépatite C n’est pas une question politique abstraite. Au contraire, elle détermine si certaines personnes continuent de se faire soigner ou disparaissent complètement.
On décrit souvent la réduction des dommages comme une intervention technique d’ordre principalement préventif. En réalité, c’est une approche qui repose sur les droits humains. C’est dans un programme de réduction des dommages que, pour la première fois, personne ne m’a jugé. On m’a écouté, offert un thé, et traité avec dignité. C’est seulement après cela que les soins ont pu commencer.
Au fil du temps, la réduction des dommages s’est vue réduite à des indicateurs et des chiffres. C’est un aspect important, bien sûr. Mais la dignité humaine doit toujours passer en premier. Sans cela, les systèmes échouent – et des personnes meurent.
Le plus grand obstacle auquel sont confrontées aujourd’hui les personnes qui consomment des drogues reste la criminalisation. Elle crée de la stigmatisation, de la peur, de l’exclusion et de la violence. Elle écarte les personnes des services de santé et les repousse dans l’ombre. Elle sape tous les efforts visant à contenir le VIH, l’hépatite C et les surdoses.
Je pense que nous avons atteint un moment historique. Partout dans le monde, il apparaît de plus en plus clairement que le cadre de la politique internationale en matière de drogues doit être modifié et révisé. Et la résolution adoptée en mars 2025 lors de la 68e session de la Commission des stupéfiants des Nations Unies nous offre cette opportunité – peut-être limitée – de repenser la politique internationale en matière de drogues, afin qu’elle se concentre davantage sur la santé, les droits et les données probantes. Nous avons encore un an, mais cette occasion pourrait ne pas se représenter.
J’ai survécu à des surdoses. J’ai attendu des années pour obtenir un traitement. J’ai perdu des emplois, des amis et des opportunités. Si je suis encore en vie aujourd’hui, ce doit être pour une raison. C’est pourquoi je continuerai à me battre pour la réduction des dommages, pour l’élimination de l’hépatite C au profit de toutes et tous, et pour la décriminalisation complète des personnes qui consomment des drogues, jusqu’à ma dernière goutte de sang.