Au Kenya, par temps de canicule, une femme enceinte peut être amenée à devoir faire un choix simple en apparence : se rendre dans une structure de santé en pleine chaleur ou attendre que la température baisse.
Or, si cette femme présente un risque de prééclampsie, cette décision peut s’avérer cruciale.
Les femmes ont tendance à différer leur venue, en particulier lorsqu’il fait très chaud. Certaines femmes, explique-t-elle, partent très tôt le matin, tandis que d’autres renoncent parfois à se déplacer, préférant rester dans un endroit plus frais.
Eunice Atsali
Sage-femme kenyane et vice-présidente de l’Association des sages-femmes du Kenya
Lorsqu’elles arrivent finalement à destination, leur état peut requérir davantage que des soins prénatals de routine. Elles souffrent parfois d’œdème et de maux de tête intenses, ou présentent d’autres signes de complications. À ce stade, si le placenta est déjà endommagé, l’accouchement doit être pratiqué en urgence.
Il ne s’agit pas d’une simple question d’inconfort. Un examen systématique et une méta-analyse portant sur 28 études et plus de 23 millions de grossesses, réalisés en 2026, ont révélé que l’exposition à la chaleur était associée à 58 % de risque supplémentaire d’hypertension gravidique et à un risque de prééclampsie quasiment multiplié par deux, et que chaque hausse de la température de 1 °C augmentait de 3 % la probabilité d’une hypertension.
Ces résultats ne signifient pas que chaque cas de prééclampsie est directement provoqué par la chaleur, mais ils viennent corroborer les données, de plus en plus nombreuses, prouvant que l’augmentation des températures menace gravement la santé maternelle. La chaleur extrême durant la grossesse est également corrélée à un risque plus élevé de mortinaissance et de décès néonatal. Chaque femme enceinte exposée à la chaleur extrême porte un fœtus en développement, potentiellement vulnérable lui aussi à l’évolution des conditions climatiques.
De manière générale, les résultats de l’examen renforcent les arguments en faveur de la création de systèmes de santé maternelle plus résilients face à la chaleur, en particulier du fait que les températures extrêmes deviennent plus fréquentes.
Romane Theoleyre, responsable de programme chez Unitaid, résume la situation en quelques mots : « Un risque accru ne se traduit pas seulement par une augmentation des cas, mais également par une prise en charge différée ou manquée. »
La prééclampsie est potentiellement mortelle, mais sa détection précoce et une prise en charge appropriée permettent de réduire les risques pour la mère et l’enfant. La difficulté réside dans le fait que le changement climatique peut compromettre l’intégralité de la démarche, de la prévention et du dépistage prénatal au diagnostic, au traitement et à l’orientation d’urgence.
La grossesse impose déjà des contraintes supplémentaires à l’organisme. La chaleur extrême ajoute un stress physiologique, et les pressions liées au changement climatique, telles que l’insécurité alimentaire, les pénuries d’eau et les maladies infectieuses, peuvent aggraver les fragilités existantes.
L’accès des femmes aux soins peut ainsi devenir plus difficile au moment même où elles en ont le plus besoin. Les inondations peuvent couper des routes et retarder les orientations d’urgence. Les sécheresses peuvent entraîner une dégradation de l’état nutritionnel et un état d’anémie maternelle. Sous l’effet des chaleurs extrêmes, les longs trajets et l’attente prolongée dans les centres de santé exposés peuvent devenir éprouvants sur le plan physique.
En outre, les structures de santé que les femmes tentent d’atteindre peuvent elles aussi rencontrer des difficultés.
Eunice Atsali décrit des maternités où les sages-femmes se relaient toutes les 12 heures pour dispenser des soins à de nombreuses femmes privées d’accès fiable à de l’eau potable. La déshydratation et l’épuisement peuvent altérer leur capacité à fournir des soins attentifs et sûrs.
« La probabilité d’oublier littéralement de dispenser aux femmes les soins les plus élémentaires est élevée », déplore-t-elle.
S’agissant des soins de santé maternelle, les femmes exposées à ces risques prennent souvent soin d’autres femmes. Les pressions liées au changement climatique peuvent donc peser sur les deux parties de l’équation des soins : les femmes enceintes qui tentent d’accéder aux services et les agentes et agents de santé chargés d’assurer ces derniers.
Le changement climatique complique le travail déjà exigeant du personnel de santé, et accroît la dangerosité d’une période durant laquelle les femmes sont déjà vulnérables. À mesure que les températures augmenteront, les difficultés ne feront que s’intensifier. Les projections climatiques relatives au Kenya laissant entrevoir un avenir marqué par une exposition accrue à la chaleur, il est de plus en plus important de préparer les services de santé à faire face à des conditions auxquelles les infrastructures et les systèmes existants n’ont pas été nécessairement conçus pour résister.
Stéphanie Mariat, chargée d’action climatique chez Unitaid, décrit le changement climatique comme un problème « structurel » pour la santé maternelle. « Il influe sur les risques auxquels les femmes sont exposées, sur leur aptitude à recourir aux soins et sur la capacité des services de santé à répondre à leurs besoins », explique-t-elle.
Pour Unitaid, surmonter ces obstacles suppose également de veiller à ce que la résilience climatique soit prise en compte dans la conception des produits de santé dont les personnes sont tributaires, de sorte que les médicaments, les outils de diagnostic et les appareils demeurent accessibles et efficaces malgré l’évolution des conditions climatiques.
Cet aspect revêt une importance particulière dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, où les communautés peuvent être davantage exposées aux aléas climatiques tout en ayant moins de ressources pour se protéger.
La riposte ne débute pas nécessairement par la mise en place de technologies nouvelles et onéreuses, mais par le fait de veiller à ce que les agentes et agents de santé disposent des outils de base dont ils ont besoin pour prévenir, détecter et gérer la prééclampsie, et à ce que ces outils restent disponibles et fiables dans des contextes de plus en plus difficiles.
« En ce qui concerne la prééclampsie, l’adaptation peut commencer en s’assurant que les outils éprouvés – des appareils de surveillance de la pression artérielle aux produits de diagnostic et de traitement – demeurent disponibles et opérationnels, y compris dans des conditions climatiques éprouvantes », explique Stéphanie Mariat.
Prenons l’exemple de l’aspirine à faible dose, l’une des interventions les plus économiques, les plus efficaces et les plus disponibles pour réduire le risque de prééclampsie. L’aspirine peut se détériorer au fil du temps, en particulier lorsqu’elle est exposée à des températures et à un taux d’humidité élevés. De même, le sulfate de magnésium, utilisé pour prévenir et traiter les crises convulsives potentiellement mortelles qui peuvent survenir chez les femmes présentant une prééclampsie sévère, est assorti de consignes de stockage spéciales recommandant d’éviter les températures et les taux d’humidité élevés.
Dans les endroits où la température dépasse régulièrement les conditions de conservation préconisées, il devient plus difficile de stocker les médicaments thermosensibles et d’autres produits de santé en toute sécurité. Les coupures de courant peuvent affecter la réfrigération et le matériel, et les inondations ainsi que d’autres phénomènes météorologiques extrêmes peuvent retarder la livraison des médicaments, des outils de diagnostic et des appareils. Certains produits, même relativement tolérants à la chaleur, peuvent devenir indisponibles si le transport, le stockage ou le fonctionnement des infrastructures de santé ne sont plus correctement assurés.
Ces obstacles soulèvent une question importante : quel est l’intérêt d’avoir accès à des soins de santé efficaces si les produits dont les femmes ont besoin ne peuvent pas être stockés, livrés ou utilisés de manière fiable dans l’environnement où elles vivent ?
Unitaid s’efforce de répondre à cette question en consacrant une part croissante de ses activités à élargir l’accès aux produits de santé. Cette démarche consiste à porter le regard au-delà de l’efficacité et de l’accessibilité financière de chaque produit pour examiner sa performance tout au long du parcours le menant du fabricant au patient, et déterminer si les systèmes de santé qui le fournissent sont équipés pour faire face à l’évolution du climat.
Cette approche est le fondement même de SUPREME, notre investissement visant à améliorer la prévention, le diagnostic et le traitement de la prééclampsie et de l’anémie maternelle dans cinq pays d’Afrique.
Avec cet investissement de plus de 50 millions de dollars US, nous collaborons avec nos partenaires pour introduire et déployer à grande échelle les interventions existantes et de nouveaux produits innovants, notamment des médicaments, des outils de diagnostic et des traitements préventifs. Parallèlement, nous examinons les effets potentiels des risques d’ordre climatique sur la disponibilité et la prestation de ces interventions, ainsi que les adaptations qui pourraient s’avérer nécessaires.
Le programme allie des compétences complémentaires. La Clinton Health Access Initiative (CHAI) travaille aux côtés de fabricants et d’autres fournisseurs partenaires pour améliorer l’accès aux médicaments et aux outils de diagnostic essentiels dont les femmes ont besoin. Amref Health Africa axe ses activités sur l’adaptation de modèles de soins et sur la collaboration avec les pouvoirs publics et les communautés, afin de comprendre les obstacles qui entravent l’accès des femmes aux soins et la manière dont les services peuvent être adaptés aux conditions locales.
Les solutions étudiées vont de l’apport de modifications relativement simples aux modalités de prestation de soins à des changements plus importants dans la préparation des systèmes de santé aux perturbations climatiques.
Ainsi, dans les zones touchées par la chaleur extrême, Amref examine des moyens concrets de renforcer la résilience climatique des soins de santé maternelle, par exemple en programmant, dans la mesure du possible, les consultations prénatales durant les heures les plus fraîches, en abritant davantage les espaces d’attente et en assurant un suivi des femmes qui n’ont pas pu se rendre à leurs rendez-vous. Lorsque des inondations et des phénomènes météorologiques extrêmes sont susceptibles d’entraver l’accès physique aux centres de santé, la planification du transport et le renforcement des orientations permettraient de garantir que les femmes rencontrant des complications peuvent néanmoins atteindre les services d’urgence.
Afin de faciliter le recensement des domaines dans lesquels il est le plus nécessaire d’agir, Amref élabore également des fiches de suivi des vulnérabilités climatiques en collaboration avec les pouvoirs publics. Ces fiches sont reliées aux plans nationaux portant sur la santé et l’adaptation au changement climatique, ce qui aide les autorités à déterminer les endroits où les risques climatiques menacent les services essentiels et à prévoir des réponses concrètes.
Comme le dit Romane Theoleyre : « La solution ne réside pas dans une intervention unique, mais dans une véritable adaptation systémique. »
L’objectif est de comprendre les facteurs les plus susceptibles de perturber les soins dans chaque environnement et d’agir avant qu’une crise ne survienne, que ce soit en veillant à ce que les produits essentiels demeurent disponibles, en préparant un processus d’orientation de repli ou en trouvant pour les femmes un moyen plus sûr de se rendre aux consultations prénatales durant les périodes de chaleur extrême.
Pour Unitaid, ces enjeux offrent l’occasion d’intégrer les considérations climatiques dans les décisions concernant les produits, les chaînes d’approvisionnement, les structures de santé, les systèmes d’orientation et les modèles de soins, en conjuguant les activités liées aux médicaments et aux outils de diagnostic essentiels avec des approches adaptées au contexte local en matière de prestation de soins, afin que les femmes puissent bénéficier d’interventions efficaces lorsqu’elles en ont besoin.
La résilience climatique ne peut rester une simple aspiration pour un futur système de santé. Elle doit être intégrée dans les produits, les chaînes d’approvisionnement et les modèles de soins dont les femmes enceintes sont actuellement tributaires, avant que la prochaine vague de chaleur, inondation ou sécheresse transforme une vulnérabilité existante en urgence.