Ce blog est adapté de l’article « Faire progresser la santé mondiale grâce à l’orientation des marchés : étude de cas et enseignements » (Advancing global health through market shaping: Cases and learnings). Cet article revu par des pairs a été publié dans PLOS Global Public Health et cosigné par des consœurs et confrères issus de gouvernements, d’organisations multilatérales, de la société civile, de l’industrie et du monde universitaire.
Lorsqu’un nouveau médicament révolutionnaire est découvert, on pense souvent que le plus dur est fait. Mais dans le domaine de la santé mondiale, ce n’est en fait que la première étape.
Il ne suffit pas qu’un médicament existe pour qu’il sauve des vies : il doit être produit en quantité suffisante, proposé à un prix abordable et atteindre les pays qui sont en mesure de l’acheter et prêts à le distribuer. Sans mesures délibérées, il peut se passer des années avant que ces différents aspects se mettent en place, ce qui retarde considérablement l’impact que l’on pourrait autrement atteindre grâce aux innovations.
En santé mondiale, les forces du marché – l’offre, la demande, les prix, la concurrence ou encore les préférences des consommateurs – peuvent s’effondrer lors de l’introduction d’innovations. Les marchés étant conçus pour faire primer le pouvoir d’achat et le profit plutôt que les besoins humains et l’équité, les populations des pays confrontés aux plus grandes difficultés sanitaires sont souvent les dernières à en bénéficier.
L’orientation des marchés consiste à corriger ces lacunes afin de garantir que les personnes, peu importe où elles vivent, puissent accéder aux médicaments, au dépistage et aux autres technologies de santé dont elles ont besoin.
Qu’est-ce que l’orientation des marchés ?
L’orientation des marchés est une démarche conçue sur mesure autour des défis spécifiques auxquels est confronté un produit, une région ou une population. Il s’agit de collaborer intentionnellement avec les gouvernements, les fabricants de médicaments et les partenaires de la santé mondiale pour parvenir à fixer des prix abordables, augmenter l’offre et réduire les risques financiers, plutôt que d’attendre que le système se corrige de lui-même au fil des ans – s’il se corrige.
Grâce à des interventions telles que la négociation des prix, les accords de licence, les achats groupés, la prévision de la demande, le partage des risques financiers et l’intensification de la concurrence, l’orientation des marchés modifie la manière dont fonctionnent les marchés et accélère l’accès à des produits de santé vitaux là où les forces du marché ne suffisent pas.
Au cours des deux dernières décennies, cette approche a contribué à changer le cours de la santé mondiale en accélérant l’accès à des outils de santé qui sauvent des vies et en soutenant une grande partie des progrès réalisés.
Aligner l’offre, la demande et le prix pour un accès plus rapide aux médicaments vitaux contre le VIH
L’un des moyens les plus puissants par lesquels l’orientation des marchés soutient les efforts en santé mondiale consiste à accélérer l’accès quand une innovation prometteuse voit le jour.
Lorsque le dolutégravir, un médicament contre le VIH, a été approuvé pour la première fois en 2013, il avait le potentiel de transformer le traitement. Il agissait plus rapidement, était mieux toléré et plus facile à prendre que les options existantes. Mais, comme pour de nombreuses avancées, les populations des pays les plus touchés par le VIH risquaient d’être les dernières à en bénéficier. Les essais cliniques réalisés pour appuyer les premières autorisations de mise sur le marché ne reflétaient pas les caractéristiques démographiques ou les besoins des personnes vivant dans les régions les plus affectées. Les prix étaient élevés, l’offre limitée et les fabricants n’avaient que peu d’intérêt à augmenter rapidement la production pour les marchés à revenu faible.
Unitaid a soutenu des travaux visant à s’assurer de l’innocuité et de l’efficacité du nouveau médicament pendant la grossesse et dans les cas où la personne est également atteinte de tuberculose, une co-infection courante.
Nous avons également pris des mesures pour accroître l’offre. À travers une licence volontaire, le fabricant du produit d’origine a accepté de partager le brevet avec les fabricants de médicaments génériques. Cela a permis à de multiples fabricants d’approvisionner les pays à revenu faible ou intermédiaire, tandis que le fabricant du médicament princeps conservait l’exclusivité de la vente dans les pays à revenu élevé. Il en a résulté une augmentation de la capacité de production et de la concurrence dans les pays les plus touchés par le VIH.
Il a été possible d’obtenir un prix viable et abordable grâce à un accord d’achat anticipé, qui a permis à deux fabricants de génériques de démarrer la production sans attendre, tout en offrant à Unitaid et à ses partenaires le pouvoir de négocier un prix plafond de 75 dollars US par personne et par an.
Les communautés et la société civile ont diffusé l’information afin de faire connaître l’existence du nouveau traitement aux personnes concernées et que celles-ci sachent comment l’obtenir. Leurs efforts ont contribué à stimuler la demande et l’adoption. Parallèlement, des enregistrements nationaux supplémentaires et des achats catalytiques dans 13 marchés à fort volume ont eux aussi permis d’accélérer l’adoption.
Les résultats ont été spectaculaires : les premières livraisons de dolutégravir ont atteint des populations de pays à revenu faible ou intermédiaire trois ans seulement après l’approbation du médicament aux États-Unis, soit beaucoup plus rapidement que les délais observés par le passé. En 2023, plus de 24 millions de personnes utilisaient le dolutégravir, à des prix inférieurs à 40 dollars US par personne et par an. D’après les estimations, l’accès à ce traitement amélioré permettra de sauver 1,1 million de vies supplémentaires d’ici 2027 et de générer jusqu’à 10 milliards de dollars US d’économies pour les programmes de lutte contre le VIH d’ici 2030.
Des démarches similaires ont contribué à accélérer l’accès à des traitements préventifs plus courts contre la tuberculose, ont permis à des pays de mettre à l’échelle un traitement contre l’hépatite C et ont aidé à faire décoller des produits novateurs comme le vaccin contre le paludisme – autant d’exemples illustrant les diverses applications de l’orientation des marchés et son impact sur diverses maladies dans des contextes très différents.
Les progrès accomplis dans le domaine de la santé mondiale au cours des deux dernières décennies montrent clairement que l’orientation des marchés fonctionne mieux lorsqu’elle adopte une vision de l’accès à l’échelle des systèmes.
Le prix seul ne détermine pas le succès des produits de santé. Leur impact dépend de la manière dont ils s’intègrent dans les systèmes de distribution existants, de la capacité de l’offre à répondre à la demande, de la capacité des pays à les adopter en toute confiance et du partage des risques entre les acteurs publics et privés. C’est pourquoi l’approche d’Unitaid en matière d’orientation des marchés va au-delà des accords pris isolément pour s’intéresser à l’écosystème dans son ensemble – en reliant l’innovation au financement, aux politiques, à la mise en œuvre et à la participation communautaire.
Face au déclin du financement de la santé mondiale, cette approche globale est plus importante que jamais. Des interventions ciblées et catalytiques conçues en partenariat avec les communautés et les parties prenantes des pays peuvent aider ces derniers à avancer plus rapidement, à réduire les risques pour les fournisseurs et à garantir que les innovations atteignent les personnes qui en ont le plus besoin.
La leçon est claire : l’orientation des marchés porte ses fruits non pas lorsqu’elle est traitée comme une solution isolée, mais lorsqu’elle est conçue dès le départ dans le cadre d’une stratégie d’accès globale.