Bien que le fardeau mondial de la santé maternelle et néonatale ait significativement diminué ces 30 dernières années, les progrès stagnent désormais et les objectifs de développement durable concernés ne seront pas atteints d’ici 2030. Chaque année, on compte 260 000 décès maternels et 2,4 millions de décès de nouveau-nés, ainsi que 1,9 million de cas de mortinatalité dus à des complications de la grossesse et de l’accouchement, pour la plupart dans les pays à revenu faible ou intermédiaire. Les progrès obtenus en matière de diminution de la mortalité sont dus en grande partie à l’élargissement de l’accès aux soins. Cette réalité est répercutée dans les objectifs récents du programme Every Woman, Every Newborn, Everywhere (Chaque femme, chaque enfant, partout) (EWENE, selon son acronyme anglais) : 90 % de couverture pour quatre visites de soins prénatals, 90 % de couverture pour la présence de personnel formé à la naissance, 80 % de couverture pour les soins postnatals et des soins du nourrisson, et 80 % de couverture pour les soins d’urgence en obstétrique et auprès du nourrisson. EWENE guide désormais les efforts des pays pour atteindre les objectifs de santé maternelle et néonatale dans le cadre des objectifs de développement durable, mais beaucoup de pays ne sont pas encore en passe d’atteindre les objectifs[1].
Toutefois, il ne suffit pas d’augmenter la couverture des services pour continuer à faire baisser la mortalité chez les mères et les nouveau-nés. Les soins fournis doivent aussi absolument être de grande qualité. Cette qualité dans les soins de santé maternelle et néonatale repose sur quatre piliers : accouchement par le bon prestataire ; dans un établissement correctement équipé ; prestation d’un ensemble de services adapté ; utilisation de produits de santé appropriés de qualité garantie. Même dans les lieux où les services sont bien accessibles, la disponibilité limitée et/ou la mauvaise qualité des produits de santé essentiels peuvent considérablement affecter les résultats. Il faut donc impérativement renforcer la qualité et la disponibilité des produits vitaux, en plus de la couverture, pour atteindre une diminution durable de la mortalité chez les mères et les nouveau-nés.
Même si des interventions ont eu lieu et des engagements ont été pris pour augmenter l’accès à des produits de santé maternelle et néonatale dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, les études dans différents pays montrent que la continuité de la disponibilité sur les lieux de soins reste un véritable défi. Une évaluation du Fonds des Nations Unies pour la population (FNUAP) menée dans la région d’Afrique de l’Ouest et centrale a révélé que la disponibilité d’au moins sept produits vitaux pour la santé maternelle atteignait un seuil critique dans plusieurs pays, dont le Sénégal (12,8 %), le Congo (31,35 %), le Bénin (36 %) et le Mali (45 %)[2]. D’après certaines évaluations, les ruptures de stock continuent d’empirer dans les pays à revenu faible ou intermédiaire[3]. L’accès aux produits de santé maternelle et néonatale est d’autant plus limité et inégal. Ainsi, moins de 20 % des femmes qui ont besoin d’antihypertenseurs pendant la grossesse en reçoivent. Les médicaments utérotoniques et la supplémentation en fer et en acide folique subissent un sort similaire, puisque moins de 50 % des femmes enceintes bénéficient de ces interventions essentielles[4]. Ces dernières années, Unitaid et certains de ses partenaires ont investi pour accélérer l’accès aux produits de santé maternelle et néonatale les plus récents et les moins utilisés. Ces efforts se sont traduits par d’importants progrès dans l’aide à leur adoption par les pays et dans leur mise à l’échelle rapide. Cependant, pour que l’accès soit durable, les actions doivent être pérennes. Même lorsque les produits sont approuvés par les politiques et introduits dans les programmes nationaux, des obstacles systémiques subsistent et compromettent l’amélioration des résultats de santé et l’accès équitable aux produits essentiels de santé maternelle et néonatale. Ces obstacles, comme ceux liés à la quantification nationale, aux achats et aux systèmes de financement, peuvent être surmontés par des efforts ciblés visant à améliorer la coordination, l’utilisation des données et la cohérence. Ces actions menées à l’initiative des pays favorisent également l’optimisation de l’emploi des ressources rares, un aspect particulièrement critique dans l’environnement actuel de restrictions de financement.
Les produits de santé soutenus par des financements bailleurs importants, comme pour le VIH ou le paludisme, bénéficient parfois d’une aide programmatique dédiée, avec un financement et des achats directs ou centralisés. En revanche, la plupart des produits de santé maternelle et néonatale sont achetés et financés par les gouvernements, au moyen de financements nationaux. C’est pourquoi ces produits sont soumis à des arrangements d’achat et de financement différents et sont souvent gérés au sein de systèmes de chaînes d’approvisionnement plus larges, pour les médicaments essentiels. Si ce fonctionnement peut faciliter la pérennité sur le long terme, il expose aussi ces produits aux mêmes difficultés systémiques qui affectent l’ensemble des médicaments essentiels. Souvent, aucune ligne budgétaire n’est dédiée aux produits de santé maternelle et néonatale. Ils sont alors regroupés dans des budgets plus larges dédiés aux médicaments essentiels, dans la plupart des cas inadaptés aux besoins généraux. La forte fragmentation des financements et des achats limite la mise en place d’initiatives d’orientation des marchés. Bien qu’il existe des mécanismes de financement pour les produits de santé maternelle et néonatale, ils sont souvent sous-utilisés en raison de l’ignorance ou du manque de clarté quant à la manière dont les programmes de pays peuvent y accéder. En outre, la baisse des financements par dons dans d’autres domaines exacerbe les contraintes budgétaires, ce qui augmente la concurrence face à des ressources limitées. Par conséquent, les produits de santé maternelle et néonatale risquent de passer au second plan au profit d’autres produits de santé. À cela s’ajoute le fait qu’une fois débloqués, les financements gouvernementaux sont souvent tardifs et insuffisants, ce qui crée des difficultés majeures en matière de planification des achats, de négociation des prix et de régularité des paiements aux fournisseurs. Ces facteurs rendent l’accès à ce type de produits particulièrement vulnérable à la fois aux contraintes systémiques et aux difficultés propres à la santé maternelle et néonatale.
Les retards dans la mise à jour des directives, des politiques et des listes de médicaments essentiels pour intégrer les produits de santé maternelle et néonatale les plus récents et les plus efficaces peuvent entraver le choix des produits et limiter la disponibilité des principaux produits de cette catégorie. Ainsi, bien que l’aspirine à faible dose puisse être incluse dans les listes de médicaments essentiels, les directives cliniques de certains pays ne recommandent toujours pas son utilisation en prévention de la prééclampsie[5]. Ces retards peuvent être imputables à des lacunes dans les mécanismes coordonnés, fondés sur des données probantes, qui interviennent lors de l’introduction et de la mise à l’échelle des produits. Les méthodologies limitées pour prévoir les besoins en produits de santé maternelle et néonatale, couplées au manque de fiabilité des données de consommation et de services, compromettent la précision des prévisions. Souvent, les efforts de prévision sont déconnectés des décisions de budgétisation et d’achat, ce qui entraîne des incohérences entre les besoins réels et les achats et financements obtenus. Par leur lenteur et leur lourdeur, les processus d’achat peuvent entraîner des retards de livraison. De plus, les politiques d’achat qui accordent la priorité aux prix bas compromettent parfois la qualité. Les systèmes d’achat fragmentés, tant dans les pays qu’entre les régions, freinent la coordination, avec des prix variables entre les zones, ce qui souligne les lacunes de l’optimisation du marché. En outre, le mauvais accès aux produits de santé dans les zones d’accès difficile exacerbe les difficultés d’accès et d’équité.
Les fournisseurs de qualité sont souvent découragés d’entrer sur les marchés des pays à revenu faible ou intermédiaire en raison du manque de visibilité de la demande et de la longueur des processus d’enregistrement des produits. De plus, comme ces produits sont généralement à bas coût et offrent une marge étroite, les fournisseurs sont peu enclins, sur le plan commercial, à effectuer les investissements nécessaires. Les lacunes de la surveillance après commercialisation peuvent accentuer la prolifération des produits de santé maternelle et néonatale de mauvaise qualité. Pour toutes ces raisons, les produits de santé maternelle et néonatale de moindre qualité dominent souvent les marchés des pays à revenu faible ou intermédiaire.
Exemples de difficultés limitant l’accès aux produits de santé maternelle et néonatale
| Rôle | Difficultés |
| Directives et politiques | Retards dans l’actualisation des directives et des politiques pour tenir compte des nouvelles données probantes et des recommandations de l’OMS |
| Mécanismes de coordination mal optimisés pour l’introduction et la mise à l’échelle de nouveaux produits | |
| Passage au second plan de la santé maternelle et néonatale par rapport à d’autres domaines de santé | |
| Prévision et quantification | Méthodologies limitées pour quantifier les produits de santé maternelle et néonatale |
| Manque de fiabilité des données de consommation et de services | |
| Efforts de prévision déconnectés, non pris en compte dans les décisions de budgétisation et d’achat | |
| Financement et exécution du budget | Absence de lignes budgétaires dédiées aux produits de santé maternelle et néonatale |
| Financement inadapté et décaissements retardés | |
| Outils mondiaux de financement de produits de santé maternelle et néonatale peu connus et peu accessibles | |
| Achats et contractualisation | Les calendriers et les processus d’achat limitent la capacité à réaliser des économies ou assurer l’utilisation de produits de qualité |
| Achats fragmentés au sein des pays et entre eux, ce qui renforce les variations de qualité et de prix | |
| Approbation réglementaire et assurance qualité | Les processus d’enregistrement des produits et la visibilité limitée de la demande du marché peuvent décourager les investissements dans une production de qualité |
| Lacunes en termes de surveillance après commercialisation combinées à une grande utilisation de produits de qualité faible ou incertaine | |
| Distribution finale | Les obstacles à la livraison sur le dernier kilomètre, en bout de chaîne, dans les zones éloignées entravent l’équité d’accès aux soins (situation exacerbée par les défis liés au climat) |
[1] Improving maternal and newborn health and survival and reducing stillbirth. Progress report 2023
[2] West and Central Africa’s Regional trend analysis in the supply and availability of reproductive health products at service-delivery points(2017-2023)
[3] Stock-outs of essential medicines among community health workers (CHWs) in low- and middle-income countries (LMICs): a systematic literature review of the extent, reasons, and consequences
[4] Maternal Health Data Report | Landscape & Projection of RH Supply Needs Report
[5] Preeclampsia prevention: a survey study on knowledge and practice among prenatal care providers in Ethiopia